L’idée de personnage

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Iris Murdoch écrit, dans L’attention romanesque que « c’est la contingence des personnages qui doit être par-dessus tout respectée. La contingence doit être respectée parce qu’elle est l’essence même de la personnalité. Et c’est là qu’il devient si important de rappeler que le roman est écrit avec des mots ; de rappeler « cette éloquence de la suggestion et du rythme » dont James parlait. Un roman doit être une maison faite pour que des personnages libres vivent dedans. Et combien la forme et le respect de la réalité, avec toutes ses bizarreries de contingence est l’art suprême de la prose ». De son côté, Henri Thomas, dans La marionnette qui parle, déclare qu’il ne sera jamais rassuré tant qu’il ne saura pas exactement « qui » il a vu, qu’il ne « peut vivre dans un monde qui a des trous, dans un monde où je ne sais pas qui était qui », et qu’il est venu ici, pour être lui, sans l’ombre d’un doute, et libre, dans la poignante illusion de la liberté, sans laquelle néanmoins bien des choses ne se feraient pas ». S’adressant à l’auteur en lui, parlant de lui, il comprend que ce dernier cherche la fiction, le livre à produire mais non pas son moi vivant, « qui étais la matière première en deçà de la fiction, quelque chose qui s’éprouve avant de se raconter, mais qui ne commençait à exister que lorsque je le racontais », le personnage supprimant alors l’auteur, tout en cherchant à le sauver, à le déposer.

Il y a donc semble-t-il, pour dire ce qui excède le général et le nécessaire, pour permettre l’accès à toute la complexité des êtres, de leur constitution, de leurs motivations, de leurs modalités d’action, comme une forme de détour, de déport obligé par la voix empruntée, voie de l’écriture mais aussi d’approche de l’altérité des autres, comme de la sienne. C’est aussi cet appel irrépressible vers le personnage déposé dans la fiction, le roman, la poésie, ou toute autre forme d’expression artistique qu’il faut interroger, à la lumière de cette constellation thématique : le rapport à la figure de soi, des autres, et du réel phénoménalement toujours reçus dans l’étrangeté d’une réalité à la lisière de l’illusion. Une forme de matrice de la création, à scruter, dans l’extériorisation vécue comme incontournable. Où l’on récupère la pertinence étymologique, à la lumière du dialogique (Martin Buber).»

Et c’est autour de cette figure directe ou indirecte du personnage et des résonances morales, philosophiques, esthétiques, qu’elle est susceptible de porter, mais aussi d’incliner, que sont réunies les contributions rassemblées dans ce numéro de Tétrade, qui tiennent lieu de transcriptions achevées des communications qui se sont tenues dans le cadre d’une journée d’études du Master d’Esthétique comparée de l’Université de Picardie Jules Verne. De Platon à Henri Thomas, ou la littérature post-coloniale, en passant par Dante, Rousseau, et Trollope, des figures incarnées dans l’écriture, le dialogue philosophique, la vidéo ou le cinéma, quand elles ne sont pas livrées à la lisière de l’absence et du fantomatique, c’est la puissance de dépôt ou de renvoi à la vie des personnages, dont nous cherchons le tracé existentiel par eux projeté ou autorisé, dans une forme d’expression intime ou réfléchie, qui fait l’objet d’une matrice commune d’interrogations. Parce qu’il faut parfois dessiner un grand « détour par la vie » (Henri Thomas), ou  par d’autres extériorités de manifestation pour retrouver une change de figuration, un visage pour l’autre et pour soi-même.

Auteurs : Marie-Hélène GAUTHIER, Éléonore LE JALLÉ, Létitia MOUZE, Benoit CAUDOUX, Didier OTTAVIANI, Catherine GRALL, Jean-François ROBIC

Publication sous la direction de Marie-Hélène GAUTHIER

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